Le corpus documentaire proposé ce jeudi 28 mai aux candidats du baccalauréat professionnel s'intéressait à l'oeuvre au programme L'Étranger de Camus et cherchait à faire réfléchir sur la condition humaine : notre rapport au temps et à la solitude. Voici une copie corrigée proposée en exclusivité par MyStudies !
![Bac pro Français 2026 [Corrigé]](/_next/image?url=https%3A%2F%2Fncd1.msnocookie.com%2Fimage%2Fms%2Fmsimages%2Fblog_gallery%2Fbanniere-bac-pro-francais-2026-640x480_9509f51691.jpg&w=3840&q=75)
Sujet disponible ici
Texte 1 – Albert Camus, L’Étranger, 1942
Question 1 - Comment le texte 1 rend-il compte du passage du temps ?
Le texte rend compte du passage du temps à travers une observation progressive de la rue, du milieu de l'après-midi jusqu'à la nuit tombante. Cette chronologie est visible à travers des indicateurs temporels explicites : "Un peu plus tard", "À cinq heures", "À partir de ce moment", "avec le soir naissant", "Les lampes de la rue se sont alors allumées brusquement". Ces repères permettent de suivre l'écoulement des heures avec précision.
Le temps qui passe est aussi matérialisé de manière implicite, notamment avec les mouvements de la foule : les rues se vident progressivement quand les habitants partent au cinéma ou au stade, puis se remplissent à nouveau à leur retour. Ces flux humains fonctionnent comme une horloge.
Les changements de lumière accompagnent cette progression : le ciel "pur, mais sans éclat" de l'après-midi devient "rougeâtre" au coucher du soleil, avant que les étoiles n'apparaissent dans la nuit. Cette évolution lumineuse traduit visuellement l'écoulement du temps.
Pour finir, le contraste entre l'immobilité du narrateur et l'agitation extérieure permet de réfléchir à notre rapport au temps : Meursault reste statique à sa fenêtre tandis que le monde bouge autour de lui. La dernière phrase ; "J'ai senti mes yeux se fatiguer" ; marque physiquement la fin de cette longue journée d'observation.
Question 2 – Selon vous, le narrateur est-il heureux de son dimanche ?
Le narrateur semble éprouver un bonheur modéré, mêlé de détachement et de solitude.
D'un côté, il paraît apprécier le calme du dimanche. Il s'installe confortablement ("j'ai trouvé que c'était plus commode") et contemple longuement le ciel. Ces détails témoignent d'une certaine tranquillité. Il semble presque s’amuser de ce moment d’observation en cherchant chaque détail (« avec une pochette brodée », « des souliers à bouts carrés ») et en laissant libre cours à son imagination, éléments rapportés par « j’ai pensé que … ».
Cependant, ce bonheur reste limité. Meursault ne participe jamais vraiment à la vie qu'il observe : il regarde les autres aller au cinéma, au stade, se promener, sans jamais les rejoindre. Son attitude est distante, presque indifférente : il reste « étranger » à cette agitation. Il n'exprime aucun enthousiasme, aucune émotion forte. Son dimanche semble ainsi davantage marqué par l'ennui et l'observation solitaire que par un vrai bonheur. C'est ce détachement existentiel ; être dans le présent sans désir ni manque ; qui caractérise l’ensemble de ce roman.
Texte 2 – Philippe Delerm, Journal d’un homme heureux, 2016
Question 3 - En quoi le dimanche est-il un temps à part, « à contre-courant » ?
Dans le Journal d'un homme heureux, le dimanche apparaît comme un moment radicalement différent du reste de la semaine.
L’auteur insiste sur l'étirement du temps dominical : "un dimanche à trois, plein de silence et de temps qui s'allonge", "cette sensation des heures qui s'étirent", "une plage offerte de temps arrêté". Ces expressions s'opposent directement au rythme effréné de la semaine. Ce temps rallongé est structuré par des habitudes familiales immuables : "Téléfoot sur parfum de poulet rôti", "petite halte rituelle à la Maison de la Presse", "pas de vrai dîner le soir, un goûter assez tard". Ces rites créent une temporalité propre, rassurante, distincte des autres jours.
Par ailleurs, ce temps est paradoxalement collectif et solitaire. On appartient au village, on est en famille ; et pourtant : "Même en famille, on se sent solitaire". Le dimanche est en effet en marge de la sociabilité habituelle. Ce temps, suspendu entre deux semaines, est ainsi teinté de mélancolie. Le dimanche soir est un seuil particulier : "il y a toujours un peu d'ennui et de mélancolie dans les après-midi", "le soir le plus doux se gonfle imperceptiblement de nostalgie". Ce moment est suspendu entre la fin du repos et le retour imminent de la semaine.
Corpus
Question 4 - Quels liens pouvez-vous établir entre le tableau et les textes ?
Ce corpus se compose de deux textes et d’un tableau. Le premier texte est un extrait du roman L’Étranger d’Albert Camus (1942). Le second texte est une page autobiographique de Philippe Delerm, publiée assez récemment (2016). Le tableau s’intitule « Jeune homme à la fenêtre » et a été peint en 1876 par Gustave Caillebotte.
Le motif de l'observateur en retrait est le lien le plus évident entre les trois œuvres. Meursault passe son dimanche à sa fenêtre, dans une posture identique à celle du personnage de Caillebotte : à l'intérieur, regardant l'extérieur. En revanche, le tableau adopte un regard externe ; on voit le personnage de dos, sans accès à ses pensées ; tandis que les textes, écrits à la première personne, donnent accès à la subjectivité du narrateur. Caillebotte montre quelqu'un qui regarde ; Camus et Delerm font regarder avec le narrateur.
La fenêtre s’affirme comme une frontière symbolique. Chez Caillebotte et Camus, elle sépare l'espace privé et silencieux de l'appartement de l'espace public et animé de la rue. L’espace est moins figé chez Delerm, qui se déplace dans plusieurs endroits : la frontière est intérieure : on est en famille, mais "on se sent solitaire". Cette solitude est présente dans les trois œuvres, mais s’exprime différemment. Le jeune homme de Caillebotte est seul, face à une rue presque vide ; Meursault observe sans appartenir à la foule ; Delerm formule une forme de solitude, mais il n’est pas solitaire, puisqu’il est entouré de sa famille.
Le temps est comme suspendu : chez Camus, Meursault est statique tandis que le temps s'écoule autour de lui. Chez Delerm, "une plage offerte de temps arrêté" pourrait servir de légende au tableau. Cependant, la nature différente des œuvres fait que le traitement du temps diffère : le tableau fige un instant, tandis que les textes racontent l'évolution d'une journée.
Ce corpus offre donc des visions différentes de la solitude lors du temps dominical.
Écriture d'invention - Le temps libre est-il toujours du temps perdu ?
Analyse du sujet
Ce sujet met en opposition le temps libre, c'est-à-dire le temps dont nous disposons en dehors des contraintes du travail, des obligations sociales ou des nécessités de la vie quotidienne, et le temps perdu, expression qui laisse entendre un temps inutile, improductif ou sans valeur.
Le mot clé est "toujours" : la réponse ne peut être ni un "oui" ni un "non" absolu. Il faut nuancer en montrant que le temps libre peut sembler inutile, mais qu'il est en réalité indispensable ; à condition de savoir l'utiliser.
Proposition de correction
Dans les sociétés modernes, le temps libre occupe une place importante. Pourtant, une idée reçue tenace le présente comme un temps inutile, improductif, voire "perdu". Mais le temps libre est-il vraiment toujours du temps perdu ?
Le temps libre donne parfois l’impression d’être inutile.
L’adjectif « libre » prend ici le sens « vide ». Notre société valorise l'efficacité : tout moment non productif semble gâché. Le jeune homme de Caillebotte est immobile à sa fenêtre, sans rien produire, sans rien accomplir. Cette inactivité totale donne l'image d'un temps vide, d'une journée "perdue".
Ce vide peut conduire à un profond ennui, voire une démotivation. Philippe Delerm évoque le risque d'un temps libre mal vécu : la télévision sans sortie préalable n'est qu'"un piège poisseux, un avachissement ensommeillé". Il est en effet fréquent de chercher à combler ce vide par des activités vides de sens, notamment par des temps d’écran allongés marqués par la passivité.
De plus, cette passivité ; physique et intellectuelle ; peut nous confronter à une forme d'angoisse : sans occupation, on se retrouve face à soi-même. Le temps libre peut révéler un vide intérieur difficile à affronter.
Cependant, il serait réducteur de percevoir le temps libre comme un temps systématiquement perdu.
Le temps libre est un temps précieux qui permet d'abord le repos. Les rituels du dimanche chez Delerm (la promenade, l'écriture du journal, etc.) permettent de ralentir le rythme de la semaine et de retrouver un équilibre personnel et préserver la santé mentale.
Le temps libre est également indispensable pour notre sociabilité. Les liens humains se développent durant ce temps libre : le "dimanche à trois" de Delerm et le sentiment d'"appartenir au village" montrent que ces heures construisent l'identité et le bonheur.
Le temps libre peut enfin être enrichissant s’il est dédié à la culture, à la création artistique, au sport, etc. Il permet de développer son esprit comme son corps et de s’accomplir.
Faire de son temps libre un temps perdu ou le valoriser, cela dépendra de chacun.
Le temps libre renvoie en effet à la liberté. Libérés de nos obligations, nous avons le choix d’exploiter ce temps, ou de le laisser filer. Ainsi, le temps libre n'est perdu que si l'on refuse de le vivre pleinement. Meursault préfère ainsi se mettre en retrait en tant qu’observateur plutôt que de prendre part aux activités.
Mais « perdre son temps » n’est-il pas subjectif ? Malgré la passivité de Meursault, qui tend à nous faire penser qu’il laisse le temps s’écouler, ce dernier semble tout de même profiter de sa journée de contemplation à analyser des détails de la vie des passants.
C'est ainsi notre rapport au temps qui en fait un temps plein ou vide. Ce rapport au temps est influencé par notre culture (on peut voir qu’elle diffère selon les pays notamment) et notre mode de vie.
Ainsi, le temps libre n'est pas toujours du temps perdu. Certes, il peut parfois favoriser l'ennui ou la passivité. Mais il permet surtout de se reposer, de réfléchir, de créer et de tisser des liens. Dans un monde rythmé par la vitesse et les obligations, ces moments de pause sont une nécessité. Apprendre à habiter le temps libre, c'est apprendre à être plutôt qu'à faire.