Dès les débuts de la philosophie occidentale, avec la maïeutique socratique et les dialogues de Platon, engager la conversation, discuter, constitue le premier pas de l'action philosophique par excellence : la transmission de la connaissance dans une portée téléologique, l'accès à la vérité, une et universelle. Mais parce que la parole est également disputée par les sophistes, des rhéteurs auxquels les philosophes prêtent le mauvais rôle par la satire de leurs idées (à l'instar du Gorgias de Platon), elle est un objet de pouvoir.

On la conquiert par la conviction pour les philosophes, par la persuasion pour les sophistes ; quoiqu’il en soit, que la raison ou la ruse soit le moteur de cette conquête, la parole demeure un champ de bataille où s’imposer (et imposer ses idées) requiert l’usage de techniques et d’armes proprement rhétoriques. Pour autant, le paradoxe émerge dans cette dimension : la parole serait un autre moyen de faire la guerre pour renoncer à la violence, y compris physique. Et l’art raffiné de la conversation de deux individus, la discussion, suppose une mise à égalité des deux intervenants, contradicteurs ou non - ou tout du moins une estime mutuelle à l’instant de la discussion. La notion de renoncement implique en effet un détachement, une mise en perspective par rapport à l’objet renoncé et la cause de cet acte ; l’implication est autant morale que rationnelle et exige un approfondissement, que le concept de « transformation » peut aider à interpréter.
Dès lors, dans quelle mesure la discussion privilégie-t-elle non pas la disparition de la confrontation, mais la transformation de celle-ci en objet de civilité et de sociabilité ?
Le premier temps du devoir est consacré à la notion de
maintien de la violence par un corollaire (ou, plus exactement, un
perfectionnement), la controverse ou la confrontation des idées. Ainsi, le
second temps, une fois cette notion analysée, permet d’approfondir celle de la
question du renoncement évoquée ci-haut, notamment par le truchement de la
notion de transformation.
I. L’impossibilité de la négation de la violence, mais une possible canalisation par la discussion
A. La violence est constitutive de la commune humanité des individus
La
violence est constitutive de l’humanité consciente ; de la « violence
autorisée » selon Jacques Derrida dans Force de loi. Le fondement
mystique de l’autorité à la violence souveraine de l’État selon Carl Schmitt,
la violence est une « notion centrale » qui unit, malgré leurs
différences réelles, le marxiste Benjamin et le conservateur Schmitt[1].
Cette centralité de la violence est évidemment transposable dans toutes les
dimensions de ce qui fait la commune humanité des individus au-delà des
cultures et des aires civilisationnelles : elle est universelle et cette
universalité, caractère premier de sa définition, en fait un élément
incontournable des analyses philosophiques, sociologiques ou encore anthropologiques.
Demeure cependant toute aussi universelle - parce qu’elle disloque les liens
entre les individus et, à la fois, soude les masses à des institutions et des
processus, à l’instar de l’État - sa canalisation dans des rapports
interpersonnels. La discussion est ainsi dépositaire de deux facettes :
une facette thérapeutique et une autre, moins soupçonnée par les individus,
politique.
B. De l’universelle violence à l’universelle canalisation de cette dernière
C’est
de ce caractère d’universalité de la violence que peut être déduite son
universelle canalisation. Rites, cérémonies, danses, spiritualités diverses et
institutions politiques ; toutes ont un rôle de canalisation de cette
dernière. « La guerre est la continuation de la politique par d’autres
moyens », écrit le penseur de la guerre, Clausewitz, repris par Raymond
Aron[2].
La discussion, en ce sens, peut être pensée comme la continuation de la guerre
par d’autres moyens et, in extenso, de la violence. La thérapeutique de
la violence passe, non pas par sa négation de la violence (la discussion peut
impliquer le débat d’idées et la violence de la confrontation de points
de vue diamétralement opposés), mais par sa transformation. La dialectique est
un bon exemple de cette transformation de la violence en objet de confrontation
verbale et idéelle : la dialectique marxiste implique la confrontation de
deux mondes (celui des prolétaires et des capitalistes) et l’irréconciliabilité
de leurs conditions. La dialectique marxiste ne nie pas la violence du
monde et de sa critique : elle l’instrumentalise à des fins politiques
pour la libération du prolétaire et l’avènement du « grand soir »
communiste. Si un objet implique un but, c’est-à-dire qu’il est proposé de
nature téléologique, il est nécessaire que des obstacles soient sur son
chemin ; les surpasser implique tout aussi nécessairement de se faire
violence pour dépasser cet état de fait et atteindre son but. « Tous les
concepts, notions et vocables politiques ont un sens polémique », écrit
Carl Schmitt, repris par Serge Sur[3].
II. Le renoncement de l’expression brute de la violence comme transformation et raffinement
A. La discussion, ou l’art de civiliser la violence
La
civilisation de la violence, ou sa neutralisation physique, est portée à
son paroxysme par la diplomatie. L’art de la diplomatie n’ignore pas les
rapports de force et la violence de ces rapports interétatiques ou
multipartites ; elle les prend en compte, les analyse pour les neutraliser,
dans leur expression la plus brute, et la porter à la hauteur de la discussion.
La discussion n’est donc pas, une fois de plus, la volonté d’un renoncement à
la violence, mais plutôt à son expression brute dans le cas le plus préférable
qui soit. La violence en tant qu’expression brute, c’est-à-dire en tant
qu’expression physique (par l’assassinat ou la guerre) peut devenir légitime
par la suite si son expression raffinée, ou transformée, a échoué dans la
poursuite de son but : établir une relative concorde entre les États.
L’expression de la violence, qu’elle soit brute ou raffinée, reste, dans tous
les cas, une option. Le processus de démocratisation repose sur un principe
similaire : la démocratie s’établit par la discute, dans une portée politique,
mais la communauté humaine formée par l’accord ou la concorde des individus
doit par la suite défendre les institutions communes - légitimées qu’elles
furent par la discussion.
B. De l’art de civiliser la violence à l’État de droit : la discussion comme fondement ?
L’État démocratique ou, compris dans son acception contemporaine et occidentale, l’État de droit, est un État au fondement qui est discuté et établi pour la défense des droits individuels hérités du courant libéral des Lumières. De la discussion des salons à celles des cénacles du Conseil européen, l’héritage demeure : la discussion est le fondement d’une civilisation de la violence qui la reconnaît comme nécessité quotidienne (police) et exceptionnelle (armée) pour défendre son existence. La discussion, une fois de plus, ne porte guère sur le renoncement à la violence, mais son retranchement dans des positions jugées conformes au droit et, in fine, acceptables. Ainsi Elias juge-t-il que « la mise à l’écart de l’agressivité et de la violence par le contrôle social[4] » constitue un élément déterminant du processus de civilisation. La violence n’est pas expurgée ; son absence rappelle qu’elle peut se manifester et briser le continuum civilisationnel entretenu et consolidé par l’art de la discussion.
[1]
Storme, Tristan. « L’importance de la violence dans la fondation et la
conservation de l’ordre juridico-politique. Carl Schmitt et Walter
Benjamin » in Faggion, Lucien et Regina, Christophe (dir.). La
Violence. Regards croisés sur une réalité plurielle, Paris, CNRS Editions,
2010, pp. 501-521.
[2]
Voir : Aron, Raymond. Penser la guerre, Clausewitz, Paris, NRF
Gallimard, 1976.
[3]
Sur, Serge. « Ami, ennemi : le politique selon Carl Schmitt. Formule
simple, idée fausse », p. 6.
[4]
Haroche, Claudine. « Retenue dans les mœurs et maîtrise de la violence
politique. La thèse de Norbert Elias », Cultures et conflits, 1993.